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PEREGRINATIONS D’UN CHIEN

Quand j’arrivais dans le village de..., la lune brillait au ciel. Le vent au loin chassait de gros nuages noirs. La nuit était tombée. Le village était mort, figé dans un profond silence et comme frappé d’enchantement. Les rues, les places étaient désertes ; les boutiques fermées ; les cabarets muets. Pas un sabot ne claquetait dans son enclos, pas une voix derrière la porte des chaumières, pas même un chat que j’aurais pu courser. Personne que moi, errant dans un dédale de rues sans vie en dandinant ma carcasse de bâtard. J’avais faim, j’avais soif ; j’étais à bout de forces. Je cherchais où dormir : buisson, porte cochère, jardin de synagogue où je pourrais trouver la paix. Je m’arrêtais, tendais l’oreille et n’entendais que mon essoufflement qui ne me quittait plus. Je reprenais ma course dans l’ombre épaisse des maisons. Ma vieille truffe ne me menait nulle part ; elle n’avait plus le flair d’antan. Mes yeux eux-mêmes me lâchaient. A peine distinguaient-ils les portes et les fenêtres que je longeais.
Cette nuit, je fêtais mes quinze ans d’existence (pas loin de la survie) et pour un chien, je le savais, cela équivalait à passer ses cent ans. Aïe de aïe, je n’étais plus fringant, je devais bien l’admettre ! Mes os étaient usés, mes crocs bien élimés, même mon cœur était perclus. Je n’avais plus la même vaillance qu’autrefois. De plus – était-ce le fait des années - j’étais devenu pleutre, couard et radoteur. Mal embouché, sourd comme un pot. Comble du comble, j’étais sujet ces derniers temps à une sempiternelle hypocondrie. Une douleur par ci, un embarras gastrique par là : je m’inventais toujours de nouveaux maux. Malgré tout ça, j’avais tenu le coup et je n’aurais donné ma vie de chien pour rien au monde.
J’avais parcouru tant de lieues, sauté tant de ruisseaux, suivi tant de sentiers que j’étais éreinté. Ici ou là, au gré de mes divagations, j’avais bu aux fontaines, fouiné dans des poubelles d’arrière-cours et rongé quelques os. Ces en-cas là n’avaient pas rassasié ma faim. A Klim, petite bourgade que je connaissais bien pour y avoir maintes fois erré, j’avais dû me défaire d’un os de porc parce qu’une femme ouvrant sa porte m’avait surpris la gueule dans le sac. Des cris, insultes et coups de fusil m’en avaient écarté. Des goys, avec leurs fourches, s’étaient lancés à ma poursuite. Je crois qu’ils m’auraient enfourché et sans doute écharpé si j’avais insisté ! Le plus triste dans l’histoire est que des chiens – des bâtards comme moi - s’étaient jetés à ma poursuite. Il fallait voir leurs crocs, leurs grognements, leur fureur assassine ! Par chance, je les avais semés. N’avais-je pas comme eux quatre pattes, une queue et des poils de partout ? N’étais-je pas de la même espèce ? En plus triste, en plus maigre et pouilleux, je l’avoue, mais un chien tout de même ! Ou du moins le croyais-je.
J’avais longtemps pensé qu’un chien restait un chien et que vouloir chercher à acheter l’indulgence des humains ne pouvait pas marcher. De tous temps, bien que ma mère m’ait élevé conformément aux lois canines, j’avais été rétif aux mœurs en usage. Non par bravade ou pour jouer les fanfarons, mais par une sorte de suspicion que j’éprouvais envers l’idée de clan. Qu’il soit humain, canin, le clan restait le clan. Pareil au même, aurait grogné ma mère, pense à toi et tu oublieras les autres. Dès mon jeune âge, j’éprouvais donc une sourde et insistante défiance envers la tyrannie clanique. Mon père comme ma mère avaient beau postuler qu’ils étaient seuls capables de m’enseigner les rudiments d’une vie canine, se proclamer sages, vertueux et aboyeurs en diable, j’avoue être resté récalcitrant à obéir à leurs préceptes. J’allais jusqu’à douter de leurs sagesse, vertu, aboiement émérite et tout le Saint Frusquin. Car si vraiment ils étaient tels - je veux dire sages et vertueux - pourquoi employaient-ils la force pour m’inculquer toutes leurs vertus ? Au lieu de quoi, afin que leurs commandements me rentrent dans la tête, j’avais droit à des coups de museau dans les flancs ou des morsures au cou ! A ce sujet, je dois bien avouer que les humains n’étaient guère mieux lotis que nous. Qu’ils nous rouassent de coups, nous autres chiens, c’était d’usage et pour tout dire communément admis, mais qu’ils le fissent avec leurs femmes et leurs enfants, voilà une chose qui ne cessait de m’étonner.
Dès ma première année et pour les seules raisons que je viens d’invoquer, on me colla une étiquette sur le dos (à défaut de me mettre un licol sur le cou). « Tu es, m’avait jappé mon père, un ergoteur » ! Et je dois dire qu’il n’avait pas tout à fait tort. Le vilain mot que ce mot là ! D’abord, j’en fus vexé car je pensais aux poules. Puis je compris que de monter parfois sur ses ergots était plus qu’avisé ! (Comme on voit, au passage, j’aboie un peu d’humour ce qui est, m’a-t-on dit, un trait de mon aimable caractère). Mais revenons à plus sérieux. En contestant le bien-fondé du clan, c’était en somme remettre en cause son organisation. Ses dogmes, ses lois, ses illusions, sa pratique ancestrale. C’était braver son immanente autorité. C’était aussi me mettre au ban. Par mes bravades, mes incartades, mon incurable insoumission, je fus bien vite exclu du clan.
Et c’est ainsi que je devins un chien errant.
Aux tous débuts, je m’enivrais bien sûr d’avoir gagné la liberté. Je musardais, batifolais, couvrais toutes les femelles que je trouvais sur mon chemin. J’appris à chaparder, à détaler quand un humain tentait de m’approcher, surtout les gosses qui s’ingéniaient à me lancer des pierres avec leurs frondes. La compagnie des autres chiens m’était insupportable, soit qu’ils cherchassent à vivre en groupe, soit qu’ils passassent à l’ennemi. Car j’avais vite compris que l’ennemi du genre canin était humain. Ces années là, de pur vagabondage, furent celles du bonheur. J’étais jeune, résistant, vif et rapide. Mon flair était indéfectible. Mes pattes avaient des ailes. Plus d’une fois, dans des situations parfois extrêmes, elles me sauvèrent la vie. J’eus quelquefois à affronter mes congénères dans des combats presque homériques. Par chance, je m’en tirais avec un bout d’oreille mordu ou une patte amochée. Un coup de griffe d’un chat sauvage me bousilla l’œil droit. Mais dans l’ensemble je réchappais au pire. Oui, ces années d’errance juvéniles furent sans doute les plus belles de ma vie. Elles me formèrent et me trempèrent le caractère.
En vieillissant, je dus me rendre à l’évidence : rien en ce monde n’était prévu pour les errants. Et encore moins pour les errants qui déclinaient ! Tant que mes forces étaient restées intactes, j’avais pu surmonter les difficultés de la vie. J’avais vécu heureux et insouciant. En égoïste, je l’accorde, mais sans rien demander à quiconque. Le clan ne m’avait pas nourri : je ne devais donc rien au clan ! Quand j’y pensais parfois, ma survie eût été plus aisée si je m’étais montré compréhensif avec mes congénères. Et en m’acoquinant avec une troupe errante, ma vie aurait été plus douce. Mais non ! Je ne voulais en aucun cas mener ma destinée comme un simple toutou. Et l’idée même d’échouer quelque jour dans un hospice canin me terrifiait. Mieux valait que je meure le corps criblé de plomb. Ou de misère, de faim, de dysenterie ou d’un cancer. Depuis lurette, il n’était plus dans mes projets de mourir dans un lit, même au coin d’un bon feu avec à volonté gamelle et ration d’eau. Non, je m’étais accoutumé à cette idée de mourir seul dans mon coin. Au fond, ma mort ressemblerait à mon étrange vie : orgueilleuse et stupide.
Cette nuit, alors que je traînais la patte en quête de nourriture, je sentis bien que j’atteignais le bout de quelque chose. La roue avait tourné pour moi. J’avais des crampes à l’estomac, mal de partout et ma tête bourdonnait ; je claudiquais et je sentais le froid s’immiscer lentement dans ce que j’appelais encore mes articulations. Voilà, je le savais très clairement alors que je tassais ma vieille carcasse dans le coin mort d’une ruelle : je mourrai cette nuit, recouvert par la neige. C’était écrit ; rien à redire. Tel était mon destin. Le vent, qui brusquement s’était levé, vint me fouetter la truffe. Je me mis à trembler, tapi dans mon coin d’ombre, que dis-je à greloter, au point que j’entendais mes crocs qui claquetaient. Mes pattes avant se raidissaient ; et ma salive gelait sur mes babines. Les tout premiers flocons qui voltigeaient dans l’air vinrent me couvrir le poil avant de s’estomper ; d’autres tombèrent plus gros, plus drus, rendant mon pauvre corps et ma pelure d’errant à sa condition virginale. Je voulus m’ébrouer mais n’en eus pas la force. Alors, de guerre lasse, je me roulais en boule et je fermais les yeux sachant que je commençais là mon ultime voyage. Du moins m’y étais-je résigné, non sans penser une dernière fois à toutes les chiennes que j’avais eues et aux mille os engloutis dans ma vie.
Pourtant, ce n’était pas mon heure. Voilà pourquoi.
Soudain, alors que je sombrais dans ce que je croyais être l’ultime ossuaire canin, un coup de langue sur le crâne, puis d’autres sur le museau me sortirent brusquement de la glaciale léthargie où je croyais avoir sombré. Levant les yeux, je distinguai d’abord une masse blanche autour de moi - la neige qui me glaçait les os et qui couvrait pavés et pas de portes, ruelles, maisons et bourg. Tout était blanc, immatériel devant moi. Puis, en battant des cils où s’incrustaient déjà des gouttelettes de givre, je discernais une forme, dressée sur quatre pattes, que j’associais à la gent canine. Un rêve, probablement, ou le désir de rencontrer un être de ma condition au moment même de sauter le pas. Mais non ! Le coup de patte qu’elle me donna et le « debout » qu’elle m’adressa me firent dresser l’oreille. Flairant l’odeur qu’elle dégageait, je sentis la femelle. Quoique perclus, glacé, vaguement hébété, je me levais en flageolant. Et là, écarquillant tout grand les yeux, je me trouvais planté face à une créature que, de mémoire de chien, je n’avais jamais vue. Sa robe était superbe, épaisse et argentée ; son poitrail ample, couvert d’un poil fin, soyeux, lustré ; le masque de sa tête cernait deux grands yeux bleus. Elle était haute sur pattes, racée et toute en muscles. Ce n’était pas une chienne, mais une apparition ! Non : mieux encore. C’était (j’en fis, je crois, la déduction pour n’en avoir jamais connue) une splendide louve. Comme le cerne qui ourlait le bout de ses oreilles, elle était constellée de poils bleus que la lumière lunaire dorait. Un reflet vert courait sur son échine. Je restais interdit, subjugué par sa truffe braquée comme un laser sur ma triste personne.
Son inspection finie, elle daigna me parler. « Ça va, tu peux marcher ? » demanda-t-elle. Je fis signe que oui, mais sans savoir si j’en aurais la force. Elle dandina sur place, hésitant à me croire, puis vint me renifler. Elle frotta son museau sur mon col gelé ; moi, à moitié groggy, tentait une mâle et molle approche. Tu parles, elle te fit un écart ! « La prochaine fois, c’est à mes crocs que tu auras à faire », me grogna-t-elle peu amène. « Ok, n’y pensons plus ! » lui dis-je l’air penaud. « Suis-moi ! » m’intima-t-elle. Alors, en s’élançant d’un bond altier dans la ruelle où j’avais cru mourir, elle m’ouvrit le chemin, commençant un périple que je ne crus jamais devoir finir. A travers bois, champs, monts et vaux. Dans la neige et le froid. Dans le vent, sous la pluie. En marchant à mon pas. En m’attendant quand je ne pouvais plus arquer. En partageant le bout de gras, fruit de ses chasses. En dormant contre moi, la nuit, le jour, et au gré de nos haltes afin que je ne prisse pas froid. En jouant avec moi sur la mousse des bois ou dans l’eau des rivières. Dora – c’était son nom - cicatrisa à coups de langue les plaies qui me couvraient les pattes, me dorlota quand le moral était au bas et me guida cahin-caha et alors même que peu à peu m’abandonnaient mes dernières forces vers ce qui m’apparut bientôt comme un eldorado. Une forêt immense, couverte d’un blanc linceul de neige, nichée sur les coteaux d’une ancestrale montagne, où de vieux loups erraient en briscards solitaires, pareils aux âmes solitaires de leurs lointains aïeux et prêts à vivre une nouvelle vie, pour peu qu’un moribond comme moi leur cède enfin la place. Quand enfin, presque mort, je tombai sur le flanc, Dora vint me lécher. Elle hurla à la mort. Je voulus ergoter mais il était bien sûr trop tard. Et, poussant un soupir, ma truffe capta ce qui pour moi était le comble du bonheur : l’odeur ultime de sa robe argentée


Rédigé par Maxbarteam le 23/08/2010 :