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PALINGENESIE D'UN CHIEN



Il m'avait semblé sentir un souffle sur mon museau, le contact d'une truffe noire et chaude, puis l'absence, plus rien, un vide sidéral, un voyage. Je ne parvenais pas à me souvenir de l'instant suivant. Mon corps planait ailleurs, doucement et agréablement. Je venais tout juste de fermer les yeux sur une immense lumière blanche aveuglante et vaporeuse. Mes paupières lourdes, maintenant totalement fermées, collées, scellées incitaient mon cerveau à s'éteindre paisiblement.

C'est alors que se produisit un phénomène que j'avais déjà ressenti mais je ne savais ni où, ni quand. Hier peut-être, l'année dernière, au siècle dernier ou bien cette sensation datait-elle de millions d'années. Je frissonnais, je tremblais, ni à cause du froid, de la peur ou de la fièvre, je n'avais ni froid ni chaud, j'étais bien, je flottais. Avec une grande délicatesse quelqu'un, ou quelque chose souleva ma paupière droite qui miraculeusement resta en position ouverte. Une espèce de pinceau humide releva la gauche qui, elle aussi, contrairement à la logique de l'attraction terrestre ne retomba pas. Les yeux ouverts je ne voyais pourtant rien, ou presque rien. Dans l'oeil gauche je distinguais une lueur bleu pâle, dans le droit une luminosité plutôt tourdille. J'avais donc les yeux vairons.

Après deux ou trois tentatives infructueuses je réussis à me dresser sur mes quatre pattes et parvint à garder un équilibre précaire en m'aidant d'un support situé sur ma gauche, un mur peut-être. Peu à peu ma vision s'améliora et à ma grande surprise, reposant ma tête lourde contre la paroi me soutenant je la trouvai douce, confortable et mouvante. Ce soutien sentait bon, une odeur que je trouvai familière. Je respirai fort par la truffe en essayant d'identifier ce parfum. J'étais à deux griffes d'y parvenir lorsque je me retrouvai en pleine forêt, de la neige jusque sous le poitrail, appuyé contre un vieux chêne plus que centenaire. Mes oreilles se dressaient et je perçus, moi qui tout à l'heure n'entendais plus rien, un bruissement sur ma gauche. De mes yeux perçants j'aperçus une superbe haze dressée sur son séant, elle me narguait du fond de la vallée.

Pour ne pas geler sur pattes, je m'ébrouai déclenchant une explosion de perles blanches tout autour de moi. Je reconnus tout de suite la forêt de Brocéliande pour y avoir couru à perdre haleine. J'étais jeune à cette époque, sept huit ans peut-être. En possession de tous mes moyens physiques, pas comme aujourd'hui, quoi que... Tout compte fait je n'étais pas si mal que ça, je me sentais capable de mener la chasse avec le clan. L'esprit clanique, j'avais l'esprit clanique, mon groupe, ma famille, retrouver les miens. Pourtant seul, souvent, une vie d'aventurier solitaire me collait à la peau, un paradoxe de la nature.

J'entrais à patte de velours dans le village de Klim. J'eus l'impression que des enfants, assis en demi-cercle m'attendaient à la porte haute, juste après le pont levis. Silencieux, en guenilles, les bambins tenaient des trésors au bout de leurs doigts. Malgré la peur qui me tordait les tripes je m'approchai, la truffe au vent et je franchis les douves. J'avais les crocs comme disent les bipèdes, l'effluve de la viande de sanglier grillé balaya mes craintes. Bien m'en prit, je léchai goulûment tous ces petits bouts de doigts fragiles et me régalai de ces friandises bienvenues.

Les bambins me parlèrent avec leurs mains et me couvrirent de caresses. Nous devisions depuis plus d'une heure, les gamins et moi, lorsque les adultes déboulèrent pour récupérer leurs progénitures. Je fus pris d'une peur panique, après les papouilles, la ratatouille. Je cherchai une porte de sortie salvatrice, reculant, les crocs sortis, lorsqu'une femme que je n'effrayais pas s'avança vers moi la main tendue. Je n'en crus pas mes petites oreilles poilues et pointues. Elle était belle, jeune, elle me parut sincère et gagna ma confiance sur le champ. Je m'approchai, sans peur, libéré, trottinant la queue en panache. Elle me prit dans ses bras, me serra très fort, son parfum m’enivra, j'étais tendrement adopté.

Quand j'y pense je me dis que ce jour-là j'avais touché le gros lot. J'étais le roi dans cette famille, j'y avais même mon propre canapé. Gamelle matin et soir, câlins tout au long de la journée, accès au salon à proximité du poêle à bois et en plus deux copains de mon âge, Pompon et Mickey, deux bâtards adorables de trois ans. Trois ans déjà, j'avais donc trois ans et la vie devant moi. Et dire que certains de mes semblables n'avaient pas de chez-eux douillet. Quelle tristesse ! Une vie de chien errant, très peu pour moi.

Ce soir de Noël je m'endormis comme d'habitude, serrant entre mes pattes le cadeau du Père Noël, une boule en forme de virus. Je la croquais à loisir pour la faire chanter, au grand dam de mes maîtres au bord de la crise de nerfs. Une chose m'inquiétait tout de même, chaque jour je perdais un peu de mon agilité, de mon flair, et surtout ma vue ne s'arrangeait pas, je fermai mes quinquets.

Ce matin mes mirettes ne s'ouvraient pas, je sentais deux ou trois petites boules de poil tout contre moi qui me tenaient chaud. Je n'avais aucune envie de bouger, il faisait bon dans le noir et j'avais sommeil.

La louve attendait le mâle, ses louveteaux réveillés par la faim ne cessaient de couiner. La bête au poil argenté releva la tête dans le blizzard. La gueule tournée au noroît elle décela l'odeur du mâle qui descendait de la colline enneigée. Dans quelques instants il apparaîtrait à l'entrée de la grotte, fier et puissant. Les petits seront forts comme leur père dans leur nouvelle vie, surtout le baroudeur aux yeux vairons. Un loup chérit la liberté, chien errant au cœur gros dans une vie, bête féroce et libre dans une autre. Le baroudeur ouvrit ses petits yeux pleins d'espoir sur l'avenir des hommes, la totalité du sable contenu dans le sablier venait de s'écouler.











Rédigé par Maxbarteam le 23/08/2010 :